Darwin – Schème de la sélection naturelle



Les deux formes du possible, capacité et multiplicité, correspondent aux deux aspects du monde vivant qui fascinaient Charles Darwin dans sa jeunesse. D’un côté, la théologie naturelle apprenait à admirer l'extraordinaire complexité et les multiples adaptations des organismes, signes de l’intentionnalité bienfaisante du créateur agissant comme un artisan qui façonne ses objets en vue de leur fonctions possibles. Et d’un autre côté, l'activité principale des sociétés linnéennes où les jeunes apprenaient à herboriser et classifier la multitude des espèces dans le champ des possibles du plan de la création.

Lenay, C. Darwin. Figures du savoir. Paris: Belles Lettres, 1999.





Avec la théorie de la sélection naturelle Darwin proposait un schème explicatif nouveau qui permettait de rendre compte des organisations complexes et des adaptations des êtres vivants sans faire intervenir de causes finales, c’est-à-dire en maintenant un cadre globalement mécaniste. Cette réponse non-intentionnelle aux problèmes de l’organisation et de l’adaptation, mobilisait une forme de hasard et s’appuyait elle-aussi sur une métaphore technique.
En effet l’intuition centrale de la pensée de Darwin dont les conséquences théoriques et philosophiques ont été immenses, est celle d’une coupure dans la causalité entre les variations héréditaires et les conditions de sélection : les variations se produisent d’abord au hasard puis ensuite la sélection naturelle conserve les plus favorables à la reproduction des individus qui les portent.
Mais comment expliquer cette coupure et ce hasard ? Pour cela Darwin utilisait abondamment l’analogie de la sélection artificielle. Les éleveurs et horticulteurs observent bien parmi leurs espèces domestiques des variations individuelles transmissibles à la descendance. Mais, en dépit de leurs nombreuses recherches, ils n’en avaient pas trouvé les causes. Ces variations se produisent au hasard pour eux. Ce n'est pas un hasard absolu. On peut continuer à supposer l'existence de causes inconnues. C'est seulement un hasard épistémique. Dans cette ignorance ils en sont réduits à conserver pour la reproduction les individus qui leur semble les plus intéressants et ainsi progressivement produire toutes les variétés que nous connaissons. Pour Darwin cette technique de sélection artificielle servait de modèle pour penser que, de même que les variations héréditaires sont au hasard pour la sélection artificielle des éleveurs, elles sont au hasard pour la sélection naturelle. Par cette projection épistémique Darwin affirmait que, de même que les éleveurs ne déterminent pas les variations de leurs animaux domestiques, dans la nature, les conditions de sélection ne déterminent pas les variations héréditaires individuelles.

Il était difficile de justifier une telle coupure dans la causalité telle que des événements d'un genre (les variations héréditaires) soient indépendants des événements d'un autre genre (ceux qui produisent la sélection) surtout avant que la moindre théorie de l'hérédité ait été proposée ! C'est à cette question que j'ai consacré l'essentiel de ma thèse d'histoire des sciences. Il fallait rendre compte de ce que j'ai appelé un hasard relatif hiérarchique telle que les variations héréditaires se produisent suivant une causalité indifférente à leur valeur adaptative pour la sélection naturelle. Pour cela on peut suivre la façon dont la théorie darwinienne posait la question des mécanismes de l'hérédité, ce qui de Galton à Weismann puis de Hugo de Vries et Mendel, a conduit à la découverte d'un support matériel de l'hérédité dans les chromosomes et avec la double hélice de l'ADN de Watson et Crick. J'ai ainsi montré comment le hasard darwinien se retrouvait dans le hasard des recombinaisons génétiques.[La notion de hasard en biologie, t.2] [Darwin : IV. Recherches suivantes et hérédité] Le champ des variations possibles peut alors être défini par la combinatoire des bases nucléiques qui sera sélectionnée, d'abord sur la base de la viabilité du développement de l'organisme et ensuite par la valeur adaptative pour la reproduction de cet organisme.
Darwin pensait aussi devoir se défendre contre le soupçon d'une réintroduction dans la nature d'une forme d'intentionnalité à travers la notion de sélection. Pour cela, il cherchait à naturaliser le processus de sélection artificielle lui-même, en particulier par l'analyse des comportements des éleveurs d'animaux de fantaisie. En effet, il observait que les éleveurs se laissaient souvent guider par les variations originales qu'ils observaient et qui leur semblaient prometteuses. Ainsi, le hasard hiérarchique des variations pour les éleveurs se généralise en un hasard systémique de la transformation des variétés artificielles. Pour Darwin, de même dans la nature des variations héréditaires originales seraient capables d'inventer de "nouvelles places dans l'économie de la nature", c'est-à-dire de nouvelles conditions de sélection (spéciation sympatrique). Non seulement les variation sont au hasard pour la sélection mais l'évolution elle-même est indéterminée. Il n'y a pas de direction, pas de progrès dans l'évolution mais un hasard systémique dans un champ de possibles indéfini.[Darwin : V. Éthique et épistémologie]