La question du possible est aussi ancienne que la philosophie elle-même.

Une chose est. Aurait-elle pu ne pas être ? Un homme se lève. Aurait-il pu rester assis ? Si oui, en quoi cette possibilité non réalisée existe ? Est-ce à dire que le non-être est lui aussi ? Depuis Parménide jusque Aristote, depuis Kant jusque Husserl, Heidegger ou Sartre, ce genre de question travaille la philosophie. Quel est le statut du possible ? Est-ce seulement une idée, une représentation mais dans ce cas, quel est le mode d’existence de cette idée ? Ou bien est-ce une forme de réalité, mais quel est cette réalité du possible si justement le possible est qu’une chose soit réelle ou non ? Et pourtant notre expérience vécue est pleine de possibles. Le fait même de pouvoir se poser une question (où ? quand ? comment ? qui ? pourquoi ?) implique en même temps l’existence d’un domaine de possibles dans lequel se trouve peut-être la réponse. Comment concilier cette expérience et la difficulté que nous avons à penser que le possible existe comme chose de la nature.

La notion du possible recouvre deux acceptions apparemment très différentes mais qui sont en fait enchevêtrées. D’une part, le possible comme capacité, pouvoir, disposition : cette personne peut marcher, le médecin peut soigner, l’architecte peut construire (pour reprendre les exemples d’Aristote). D’autre part, les possibles de cas exclusifs les uns des autres parmi une multiplicité : les positions possibles d’un objet, les réponses possibles à une question, les tirages possibles dans une urne. Ces deux acceptions sont interdépendantes parce que si faire une chose est possible au sens de capacité, c’est qu’il aurait aussi été possible de ne pas la faire. Il y a donc déjà au moins deux possibilités coprésentes et exclusives l’une de l’autre. Et s’il y a une multiplicité de possibilités c’est seulement parce qu’il y a une capacité de produire ces possibles : pouvoir de chercher un objet, de répondre à une question, de faire un tirage dans une urne. 

Ces questions irriguent les travaux que je présente ici. Mais plutôt que de conduire une recherche directement philosophique, j’essaie de comprendre comment le possible s’inscrit dans la recherche scientifique et technique : quel rôle explicatif il peut jouer dans les théories, en particulier en 
biologie, et en même temps, quelle explication trouver pour une naturalisation de la pensée du possible en sciences cognitives ? La clé principale que j’utilise pour instaurer un tel dialogue entre histoire des sciences, phénoménologie et sciences cognitives, est la question technique : comment les différentes techniques (en tant que pratiques, objets, ou systèmes) reconfigurent ou constituent les différents champs de possibles de l’expérience humaine.

L’approche que j’ai privilégiée dans la question du possible est celle des champs de possibles, c’est-à-dire des modes d’existence de multiplicités simultanées de possibilités. Cette approche me permet de croiser la thématique du possible avec celles du hasard et de la cognition de l’ignorance. C’est aussi mon point d’entrée pour la compréhension de la constitutivité technique de l’expérience humaine. Dans tous les domaines j’essaie de construire de nouveaux schèmes explicatifs qui puissent rendre compte de l’émergence de champs de possibles.