La question du possible : Vie, Cognition et Technique


Comment est-il possible qu’il y ait du possible dans le monde ? C’est l’étonnement originaire qui anime mes diverses recherches. Une chose était possible. Elle est advenue. Mais d’autres choses aurait-elles pu advenir ? Quelle est le statut de la multiplicité de différents possibles exclusifs les uns des autres et qui pourtant pourraient tous advenir ? C’est une question ontologique : le possible existe-t-il et si oui, quel est ce mode d’existence de ce qui n’est pas actuel, de ce qui n’est pas réalisé mais seulement potentiel. Et si l'on pose que le possible n’existe que pour nous et pas dans la nature, c’est alors une question épistémologique : le possible comme mesure de notre ignorance.

Mais, même s’il n’existe pas de possible dans l’ordre des choses naturelles, il reste que nous faisons l’expérience du possible. Nous percevons, agissons, attendons, décidons, recherchons dans des champs de possibles (où sont mes clés ? Dans la poche de mon manteau ? Oubliées au bureau ? Ou bien volées ?). Dans ce cas la question du possible est une question phénoménologique : décrire et comprendre l’expérience du possible et sa place fondamentale dans la structure de la conscience. Par exemple, est-il possible d’avoir conscience de quelque chose sans pouvoir immédiatement penser sa négation possible ? Peut-on penser la liberté, la responsabilité sans admettre en même temps un champ d’actions possibles. C’est là une question fondamentale de philosophie morale.

Ces questions sont aussi anciennes que la philosophie elle-même. Doivent-elles alors être réservées à une réflexion abstraite la plus fondamentale, antérieure à toute science? Et en effet, toute recherche scientifique n'est concevable que si l'on dispose déjà de la capacité de penser le possible (ne serait-ce que le champ de possibles des observables d’une recherche empirique). Je prends cette objection au sérieux et pourtant je ne renonce pas à l'ambition d'une recherche sur la naturalisation du possible. En fait maintenir cette tension peut se retourner positivement comme un guide pour la recherche.

L'essentiel de mon travail est de proposer des schèmes explicatifs nouveaux permettant de comprendre le possible comme expérience subjective et comme phénomène objectif, même si cela demande de renouveler quelque peu le sens de l'objectivité.

Mon premier chantier est de comprendre le rôle et le sens de la question du possible dans l’étude du monde vivant. Pour cela ma démarche est historique. J'analyse la façon dont les naturalistes et scientifiques ont pensé, depuis les connaissances de leur époque, les possibles et singulièrement le hasard dans leurs théories du vivant (évolution, hérédité, ontogenèse), ceci depuis Darwin jusqu’à la biologie contemporaine.

Mon second chantier est de comprendre comment les techniques renouvellent sans cesse et de multiples façons les champs de possibles de l’expérience humaine. Cela me permet de conduire en même temps une recherche fondamentale en sciences cognitives sur la perception (localisation spatiale et reconnaissance de formes) et sur la constitution de l’expérience du possible.

Au long de ces travaux, j’associe recherche scientifique (théorique et expérimentale) et critique philosophique (épistémologique et phénoménologique). Les schèmes explicatifs que j’ai dégagés me servent alors aussi bien pour la compréhension de la cognition sociale (interactions interindividuelles) que pour une explication des organisations collectives et de la normativité sociale.